« Une industrie forte a besoin d’un réseau de distribution fort. Et un réseau de distribution fort a besoin d’une industrie locale forte. Les deux doivent avancer ensemble, et non l’un au détriment de l’autre »

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Importateurs de père en fils depuis des dizaines d’années, fidèles du métier, piéçards comme jamais, piliers de la rechange en Algérie, les Habchi ont toujours su s’adapter aux différentes mutations de leur secteur, avec un brin d’humeur chez Redjem et un brin d’humour chez Youcef. Pour ce petit tour d’horizon du marché de la pièce national, il nous fallait les commentaires de Youcef Habchi (gérant de Habchi Auto Distribution). Nous vous laissons les découvrir…

Comment se porte votre entreprise ?

Pour être tout à fait transparent, nous évoluons actuellement dans un environnement particulièrement difficile. L’activité de l’importation, qui était autrefois relativement prévisible, est aujourd’hui soumise à de nombreuses contraintes administratives et réglementaires. L’importation libre est devenue pratiquement impossible dans de nombreux cas. Les décisions prises au niveau des hautes instances ont progressivement réduit les marges de manœuvre des opérateurs. Cela crée une véritable pente descendante pour les entreprises qui ont construit leur activité autour de l’importation et de la distribution.

Nous continuons néanmoins à travailler, à nous adapter et à préserver nos relations avec nos clients et nos fournisseurs, mais avec beaucoup plus de prudence qu’auparavant.

Quelles incidences les réglementations d’importation ont elles eues sur votre activité ?

Elles ont eu une incidence considérable. Notre principal problème n’est pas nécessairement le niveau des droits ou le coût direct de l’importation. C’est surtout le manque de visibilité et la difficulté à planifier.

Un distributeur doit pouvoir savoir ce qu’il pourra importer, quand il pourra l’importer et dans quelles conditions. Lorsqu’il n’a pas cette visibilité, il devient très difficile de gérer les stocks, les commandes fournisseurs, les investissements et même les engagements vis-à-vis des clients. Dans la pièce de rechange, cette situation est particulièrement pénalisante parce qu’il faut maintenir un nombre très important de références disponibles.

Quelles modifications avez-vous apportées à votre entreprise au cours des deux dernières années ?

Nous sommes dans l’obligation de nous résoudre à ce qu’on a en stock, essayer de le gérer dans le temps pour ne pas avoir à fermer boutique.

Cette adaptation a ses limites : lorsque l’approvisionnement est incertain, Même la meilleure gestion ne permet pas de garantir la disponibilité de toutes les pièces.

Nous optons davantage pour la prudence financière et la capacité à tenir dans la durée que la croissance à tout prix.

Développez-vous le commerce en ligne BtoB ?

Oui, le digital représente clairement une évolution incontournable. Mais dans notre métier, le commerce BtoB en ligne ne consiste pas simplement à mettre un catalogue sur Internet. Il faut disposer d’informations techniques fiables, d’une identification précise des véhicules et des pièces, de stocks réellement disponibles et d’une logistique capable de suivre. Le digital peut améliorer considérablement la relation avec les professionnels, mais il ne remplacera pas la connaissance du terrain et le rôle du distributeur.

Utilisez-vous l’intelligence artificielle ?

L’IA va certainement prendre une place importante dans notre métier, notamment pour l’analyse des ventes, la gestion des stocks, la recherche de références et l’identification des pièces.

I faut rester pragmatique : l’intelligence artificielle ne peut être efficace que si les données de départ sont fiables et correctement structurées.

Envisagez-vous l’export vers les pays africains ?

L’Afrique représente indéniablement une opportunité pour les entreprises algériennes. Nous avons une proximité géographique, culturelle et économique avec plusieurs marchés africains.

Mais pour exporter réellement, il faut d’abord disposer d’une activité industrielle ou commerciale suffisamment stable en Algérie. L’export peut être une perspective intéressante, mais il ne faut pas le considérer comme une solution magique aux difficultés rencontrées sur le marché national.

Comment voyez-vous l’évolution du marché de la rechange ?

Le besoin de rechange va continuer à exister et même progresser avec l’évolution du parc automobile.

Mais le marché va devenir beaucoup plus complexe. Nous allons devoir gérer simultanément des véhicules européens, asiatiques, chinois et, progressivement, davantage de véhicules électrifiés. Cela signifie davantage de références, davantage de compétences techniques et davantage de besoins en informations. Le paradoxe est que l’on demande à la fois aux distributeurs de garantir une disponibilité importante et de réduire leur recours à l’importation. Il faudra nécessairement trouver un équilibre.

Comment percevez-vous la création de nouveaux sites de production industriels algériens ?

Nous sommes favorables au développement de la production locale. Une industrie automobile et une industrie de la pièce de rechanges forte sont dans l’intérêt de tout le monde. Mais la production locale ne doit pas être pensée comme une opposition systématique à l’importation. Un marché de la rechange nécessite des milliers, voire des dizaines de milliers de références. Une usine ne peut pas produire économiquement toutes ces références. L’importateur-distributeur peut donc être complémentaire de l’industrie locale.

Êtes-vous prêts à commercialiser des produits fabriqués en Algérie ?

Bien sûr, à condition que les produits soient compétitifs. Pour nous, l’origine algérienne n’est pas un problème. Au contraire, si un fabricant local propose une qualité régulière, un prix cohérent, une disponibilité suffisante et une garantie sérieuse, nous avons tout intérêt à travailler avec lui. Le critère essentiel doit être la capacité du produit à satisfaire le marché.

Envisagez-vous de vous lancer dans la fabrication ?

La fabrication peut faire partie des réflexions d’avenir, mais elle nécessite des conditions beaucoup plus stables. Investir dans une usine demande des moyens importants. Un industriel ne peut pas prendre une telle décision s’il ne dispose pas d’une visibilité réglementaire, commerciale et financière suffisante.

Avant de fabriquer, il faut savoir quel marché on pourra servir, avec quelles matières premières, quelles machines, quelles conditions d’importation des équipements et quelles possibilités d’exportation. Oui, la fabrication peut être une perspective, mais elle doit être économiquement rationnelle et non simplement une obligation administrative.

La fabrication est-elle devenue obligatoire pour continuer à travailler en Algérie ?

Si l’objectif est de développer une véritable industrie nationale, il faut encourager la fabrication. Mais je ne pense pas qu’il soit pertinent de considérer que tout importateur doit obligatoirement devenir fabricant. Ce sont deux métiers différents. Le fabricant maîtrise la production. Le distributeur maîtrise le marché, les clients, la logistique et la multiplicité des références. Dans la rechange, ces deux compétences sont complémentaires.

L’importateur-distributeur a-t-il encore une raison d’être ?

Plus que jamais. L’importateur-distributeur n’est pas simplement quelqu’un qui fait entrer une marchandise dans le pays. Il finance les stocks, sélectionne les fournisseurs, prend le risque commercial, assure la distribution, informe les réparateurs et garantit la disponibilité d’un très grand nombre de références. Il peut également être le meilleur partenaire d’une industrie locale pour commercialiser ses produits.

Vouloir supprimer progressivement l’importateur-distributeur sans construire simultanément un réseau industriel capable de répondre à l’ensemble du marché créerait simplement des ruptures de disponibilité.

Comment voyez-vous l’arrivée des constructeurs chinois ?

C’est une évolution majeure et nous devons la prendre très au sérieux. Le nombre de véhicules chinois présents sur les routes algériennes va augmenter. Par conséquent, la demande de pièces va forcément suivre.

La problématique n’est plus de statuer sur la pertinence d’intégrer les véhicules chinois à notre offre, mais de définir le rythme d’adaptation de nos catalogues pour répondre efficacement à l’évolution de la structure du marché automobile

14. Comment se passe la rechange pour ces véhicules ?

C’est encore un marché en construction. L’identification des pièces est parfois plus complexe parce que nous devons travailler avec de nouvelles références, de nouveaux catalogues et de nouveaux fournisseurs. Nous devons également anticiper le vieillissement de ce parc. Une voiture neuve nécessite relativement peu de pièces au début de sa vie, mais dans quelques années la demande de pièces de carrosserie, de freinage, de suspension, de filtration, d’embrayage et de nombreuses autres familles va fortement augmenter.

Quel avenir pour l’importateur-distributeur algérien ?

Je pense que notre métier va profondément changer. Nous ne serons plus simplement des importateurs.

Nous devrons devenir davantage des gestionnaires de données, de stocks, de marques et de réseaux de distribution. Nous devrons travailler avec les fabricants locaux, continuer à importer les références qui ne peuvent pas être produites économiquement en Algérie et accompagner l’arrivée de nouvelles technologies et de nouvelles marques. Mais pour cela, il faut une chose essentielle : de la visibilité.

En conclusion, comment résumeriez-vous la situation ?

Le marché algérien de la rechange a un potentiel considérable. Le parc automobile est important, les besoins sont réels et l’Algérie dispose d’une position géographique exceptionnelle pour devenir également une plateforme vers l’Afrique. Mais pour transformer ce potentiel en croissance, il faut un environnement permettant aux entreprises de travailler et d’investir avec un minimum de visibilité.

Nous sommes favorables à la production locale, à l’investissement industriel et à l’export. Mais il faut éviter de considérer l’importation et la distribution comme les ennemies de l’industrie locale. Une industrie forte a besoin d’un réseau de distribution fort. Et un réseau de distribution fort a besoin d’une industrie locale forte. Les deux doivent avancer ensemble, et non l’un au détriment de l’autre.

Propos recueillis par Hervé Daigueperce

Rédaction
Rédactionhttps://www.algerie-rechange.com
Rédacteur en chef d'Algérie Rechange, de Rechange Maroc, de Tunisie Rechange et de Rechange Maghreb.

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