EQUIP AUTO Alger : Une mutation inquiétante

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Venant de fermer ses portes, le salon EQUIP AUTO Alger affiche un solide succès qui s’est traduit par beaucoup de monde dans les allées, des professionnels avertis notamment, et des exposants remplissant tous les espaces retenus par l’organisateur. Donc, une réussite.

Par ailleurs, 27 fabricants algériens ont exposé, avec fierté, des produits Made in Algeria allant des filtres aux batteries, des produits en injection plastique, des plaquettes de frein, des pneumatiques, des lubrifiants, des nettoyants autos et autres produits d’entretien et aussi des pièces de direction et suspension… (retrouvez-les dans le prochain Algérie Rechange). Donc une réussite, pour le marché intérieur, pour le pays, et le gouvernement qui se félicite de sa politique ayant entraîné ce mouvement inédit de réindustrialisation.

Parallèlement, les deux constructeurs français Groupe Renault et Stellantis, possédant des usines en Algérie, étaient très présents via leurs réseaux et marques après-vente et signaient des partenariats avec les producteurs algériens pour les commercialiser et les distribuer dans le pays sous leurs marques après-vente, Motrio et Eurorepar. Donc, une réussite…

Pourtant, comme une impression de dépossession s’immisçait dans les allées, lorsque les grands importateurs de pièces se croisaient dans les allées, et échangeaient leurs avis, tandis que quelques-uns d’entre eux, seulement, exposaient comme le Groupe SIAD, UTA Equipements, E.M.S.G., Mon Véhicule, Aribi, V6 pour ne citer que ceux-là. Le fait est que jamais on n’a vu un salon Equip Auto Alger avec aussi peu d’importateurs distributeurs de renom sans stands ! Le salon – qu’ils disaient leur – est devenu à plus de 50 % celui des chinois, turcs, coréens et autres indiens, tandis que les fabricants algériens s’octroyaient plus de la moitié du volume restant. Mais pourquoi pas, dirons-nous. L’idée étant que la manifestation nationale de la rechange continue de fonctionner et ce n’est pas le directeur du salon, Nabil Bey Boumezrag, qui dira le contraire : l’offre étant plurielle et les visiteurs au rendez-vous, sa mission a été accomplie dans les meilleures conditions. Oui, mais …

Le danger d’une dépossession

Ce n’est pas l’organisateur qui a changé l’ordre des choses puisque l’intitulé est le même, les conditions identiques comme les démarches vis-à-vis des distributeurs. Il faut aller chercher ailleurs les conditions d’une pareille mutation. A commencer par la nouvelle régulation du marché instaurée par le Gouvernement pour lutter contre les fraudeurs et autres importateurs peu honnêtes, et surtout pour inciter les acteurs de la filière à investir dans l’industrialisation du pays. On le sait, le pays manquant singulièrement de sites de production de pièces, d’outils, et d’équipements, le recours à l’importation massive et parfois désordonnée (ou douteuse) était devenu quasiment le seul moyen de disposer des pièces détachées. Le gouvernement, soucieux de baisser la note de l’importation, avait commencé par canaliser – jusqu’à l’arrêt – l’importation des véhicules mais n’avait pas réussi son pari, à savoir faire venir des partenaires industriels pour monter des sites de production de véhicules. Un challenge dont il rebat les cartes en misant davantage sur des acteurs industriels d’Asie. Dans le prolongement de sa politique, avec la « norme » Algex, il s’est attaqué à l’importation des pièces en la soumettant à un contrôle systématique. Le résultat est là aujourd’hui, les usines s’implantent et les importateurs investissent, mais est-ce suffisant ?

Face aux enjeux de l’industrialisation et surtout de disponibilité des pièces – le contrôle systématique bloquant les dossiers des semaines voire des mois – nombre d’acteurs se sont lancés dans la fabrication des pièces, la peur au ventre, tant le manque de visibilité les coupait d’investissements importants issus des partenaires internationaux et c’est là que le bât blesse. Il est, en effet, vain de croire que se lancer dans la fabrication à tout va résoudra la question de la disponibilité de la pièce de rechange. Aucun pays même fortement industrialisé ne peut se prévaloir de fabriquer toutes les pièces dont son marché a besoin : trop de constructeurs d’automobiles, trop de modèles, trop de versions, trop de pièces, etc. A ceci, il faut ajouter la course à la technologie qui fait se rapprocher les grands groupes pour réussir à suivre l’évolution des derniers choix énergétiques et numériques, une course à laquelle les pays qui commencent à se réindustrialiser sont exclus. L’Algérie ne pourra jamais réussir à tout produire et à rattraper des avancées technologiques aussi importantes et qui ont nécessité des milliards de dollars de Recherche et Développement.

Le danger du manque

S’il faut se féliciter de voir autant d’acteurs économiques se convertir à la fabrication, il faut rester humble et constater que le niveau de technologie et celui de la disponibilité intérieure s’avère si léger que le pays risque d’être bloqué en cas de fin d’importation. On constate des problèmes d’approvisionnement dans toutes les applications en pièces de rechange et il est grand temps que le gouvernement, dont le travail sur le « nettoyage » de la filière a été couronné de succès – de très nombreux importateurs malhonnêtes et dangereux ayant été écartés – définisse les nouvelles normes d’importation. Qui permettent aux vrais professionnels historiques et reconnus pour leur savoir-faire de bénéficier de la visibilité nécessaire pour investir à nouveau dans leur métier en prenant en compte les achats locaux. Cela faciliterait la vie des importateurs et aussi celle des fournisseurs qui ne savent plus comment réagir. Les importateurs ont besoin de savoir combien de pièces ou d’équipements, ils ont droit d’importer pour s’organiser et gérer leur entreprise et leur personnel sans drame ! Ces mêmes distributeurs ne s’opposent pas, loin de là, aux dernières réglementations, et sont plutôt pour que les produits Made in Algeria soient protégés, ils en seraient même les premiers acheteurs. Cependant, si l’on considère que pour un produit comme la batterie, le pays dispose de 13 fabricants, donc de quoi alimenter le marché, on sait aussi que les batteries au lithium ne sont pas fabriquées (si ce n’est celles pour les deux-roues par Fabcom Industries). Pour les batteries AGM et le Stop ans Start, il faut importer donc avoir des autorisations. En clair, pourquoi pas bloquer les importations de batteries « standard » pour protéger le marché intérieur mais, dans ce cas, ériger des règles d’importations claires pour les batteries qui ne sont pas fabriquées dans le pays et éviter ainsi le manque de produits et les conséquences qui s’ensuivent, entendions-nous sur le salon. Toutes ces réflexions qui montaient des allées témoignaient en même temps d’un solide enthousiasme, révélées par les acteurs, confiants dans les prochaines décisions des institutions. C’est cela aussi qu’il faut retenir du salon, un grand mouvement d’espoir dans une nouvelle organisation définissant les conditions de travail des professionnels pour les années à venir.

Le danger de l’absence

En attendant l’établissement d’un nouvel ordre dans les métiers de la rechange, la nécessité de marquer son territoire devait se faire sentir fortement lors d’Equip Auto. Or si cela a été vrai pour les fabricants, cela s’est révélé dramatiquement inversé pour les importateurs et pour les marques qu’ils défendent. Si l’on peut aisément comprendre que prendre un stand sur un salon, alors qu’on est sans nouvelles d’accords d’importations peut paraître absurde, il est aussi clair que ne plus apparaître sur son marché, lors de la seule rencontre des professionnels de la rechange du pays ne peut que nuire à la croissance de son entreprise. Cela est vrai aussi pour les fournisseurs qui doivent asseoir leur notoriété au risque de se faire sortir du marché. Or, si l’on considère la part réservée aux asiatiques, si l’on ajoute à ce constat « l’invasion » des constructeurs chinois sur le territoire algérien (et africain) et si l’on se rappelle que les acteurs chinois préfèrent ne faire appel qu’aux leurs pour la plupart de leurs activités, ne pas exposer et laisser la place à ces « prédateurs » ressemble à un abandon voire à un suicide. Faire l’autruche n’a jamais servi à rien : les chinois ont des objectifs clairs et il faut être aveugle pour ne pas les voir. Il n’y a pas de jugement sur ce point, ils sont plus forts et peuvent se permettre de perdre de l’argent sans compter qu’ils sont particulièrement inventifs et tenaces. Dont acte. Mais faut-il abandonner le terrain ?

Alors, quand on regarde le plan du salon et que l’on voit la désertion des professionnels de la distribution algériens et la domination des acteurs chinois, on se dit que ce magnifique salon est en train de changer de mains et que cela ne servira pas la cause des distributeurs algériens. Les fabricants ne sauront pas s’opposer aux nouveaux venus par la faiblesse du nombre de leurs références et par le choix – par nécessité – de produire localement des pièces faciles à fabriquer tant qu’ils ne seront pas soutenus par des investissements européens – jusqu’à présent trop prudents et inquiets quant à leur ROI.

Donc oui, sur le court terme, ce salon a tenu ses promesses mais a révélé surtout la faiblesse des professionnels algériens et le recul des équipementiers européens et américains. Donc oui, l’enthousiasme a marqué cette édition et nous en parlons dans ce numéro d’Algérie Rechange mais il se heurte à une démission de trop nombreux grands noms de l’importation capables de résister à une évolution du marché. Donc oui, la venue de tous les producteurs algériens et également la signature de contrats officialisant le choix de l’intégration locale des constructeurs français marquent une belle étape dans la réindustrialisation, mais ne sauraient combler les besoins du marché.

Il s’avère donc plus que nécessaire de voir dans ce salon EQUIP AUTO Alger 2025 un avertissement envoyé aux opérationnels algériens pour qu’ils reprennent la main et s’engagent très en amont de l’édition 2026, en partenariat avec leurs fournisseurs (y compris asiatiques), dans une nouvelle affirmation de leur savoir-faire et la promotion des marques qu’ils distribuent. En clair dans leur retour massif et majoritaire sur leur salon ! La survie est au prix d’un stand, c’est peu au regard de l’enjeu et nous sommes convaincus que 2026 apportera le retournement de situation qu’on attend !

Hervé Daigueperce

Rédaction
Rédactionhttps://www.algerie-rechange.com
Rédacteur en chef d'Algérie Rechange, de Rechange Maroc, de Tunisie Rechange et de Rechange Maghreb.

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