Réflexions autour d’une crise avec un industriel Sadek Khenteur, directeur général de Khenteur Composants Automobiles

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Patron de l’entreprise familiale qu’il administre avec son père, Sadek Khenteur a accepté de nous livrer sans fard ses réflexions sur la crise sanitaire que nous traversons et les différents impacts qu’elle peut avoir sur l’économie algérienne. Ou, plutôt, sur l’accélération brutale de sa mutation. Entretien du 30 mars 2020.

Quel est le premier regard que vous portez sur cette crise ?

Nous ne réalisons pas encore la portée historique de ce moment, et peut-être que nous n’en mesurerons l’importance que dans deux, trois ou dix ans. Les propos que nous entendons ici ou là semblent faire le bonheur des anticapitalistes, mais ne nous leurrons pas, nous ne changerons pas de monde tout de suite ! Cependant, cette crise nous oblige à réfléchir sur nos comportements sur notre manière de consommer, sur notre course aux produits dont nous n’avons pas besoin, et sur bien d’autres points.

Est-ce que cela a, déjà, une incidence déjà sur la gestion de l’entreprise ?

Nous ne sommes pas encore dans l’après-crise, actuellement, mais dans une période difficile où nous tentons de la juguler. Notre souci permanent, chez KCA, se porte, aujourd’hui, sur notre capacité à assurer les salaires alors que la chaîne logistique est rompue, que les routes sont fermées et que les commerces de détail n’ont pas rouvert. L’écroulement de notre chiffre d’affaires de ces dernières semaines va porter un coup très rude à notre résultat net de 2020 et nous obliger à prendre beaucoup de mesures lors de la reprise, d’autant que cette crise sanitaire s’apparente à une double peine, tout en nous obligeant à nous réinventer.

Avant de revenir sur cette question de double crise, pourriez-vous nous dire un mot sur votre organisation au quotidien ?

Nous avons respecté, bien sûr, les consignes du gouvernement et avons fermé l’entreprise du 20 mars au 20 avril. Depuis, nous nous sommes organisés de manière à protéger nos personnels tout en procédant à une réouverture progressive de l’entreprise. Tout le personnel administratif est en télétravail, puisque cela ne nécessite pas une présence permanente dans les locaux. Dans l’usine même, nous avons dissocié deux catégories d’employés, ceux qui travaillent sur les machines et celles qui assurent le montage. Les femmes qui constituent 70 % de nos effectifs et qui sont majoritairement affectées aux travaux de montage et d’assemblage ont été invitées à travailler chez elles, où elles peuvent poursuivre leur tâche grâce aux kits que nous leur déposons. Les techniciens viennent à l’usine mais nous nous sommes arrangés pour qu’ils ne se croisent pas et puissent assurer la production sans risque. La structure même de notre activité nous permet de n’avoir en poste qu’une vingtaine de personnes, plus libres de circuler sans contact.

Vous évoquiez le fait que la crise sanitaire vient s’ajouter à une crise déjà existante, qu’entendez-vous par là ?

En Algérie, depuis 2014 et la chute des prix du pétrole, nous voyons s’éroder à grande vitesse nos réserves de change. Tout ce que nous avons pu amasser dans les années fastes disparaît et notre économie, depuis, traverse une période très délicate. La crise sanitaire vient accélérer les effets de la crise macro-économique, à tel point que l’épuisement des ressources que nous prévoyions pour 2022 et 2023 et contre lequel nous luttions va plutôt se produire en 2021. Depuis 2014, depuis que nous sommes confrontés à cette problématique d’écroulement des réserves de change – et au fait que nous n’avons pas une monnaie facilement convertible, nous sommes entrés dans une politique de rationalisation des importations, qui se traduit notamment par une obligation de réinvestir dans les activités liées à la disponibilité des matières premières du pays. Nous devons absolument produire localement en évitant, autant que faire se peut, d’importer des matières premières que nous devrons payer très cher à tous les niveaux. Pour maîtriser nos coûts dans la fabrication de pièces de rechange, nous devons puiser dans nos ressources et nos matières premières, la crise sanitaire nous force à procéder ainsi, beaucoup plus rapidement que prévu. Cependant, comme notre dépendance à l’importation des matières premières s’avère impossible à juguler – pour nous comme pour tous les pays, d’ailleurs, il nous faudra avoir accès librement à tous les produits et dans les meilleures conditions pour pouvoir être compétitifs.

La crise profite-t- elle au made in Algeria, incitant les personnes à acheter plutôt des produits fabriqués nationalement ?

Si je reviens à la date de 2014, sur le plan du « fabriquer en Algérie », nous progressons doucement et pouvons augmenter un peu nos prix pour pouvoir investir. Cependant, le monde économique est pragmatique et il ne faut pas croire à un effet nationaliste ou émotionnel ! Le seul dogme qui règne en la matière est le gain, c’est-à-dire pouvoir vendre le produit à celui qui le demande. Si nous ressentons, il est vrai, plus d’engouement pour nos produits nationaux, il est plutôt lié à la dévaluation du dinar qu’à un choix personnel des algériens. La raison se veut purement mathématique : lorsque le dinar baisse, l’incidence sur les prix ne se porte que sur les matières premières, et génère une petite augmentation du coût final du produit, mais pour l’importateur, l’augmentation des coûts porte sur la totalité du produit, l’effet s’avère beaucoup plus lourd de conséquences sur le prix de vente de la pièce. Nos productions nationales, ainsi, deviennent plus compétitives. Si l’on ajoute à ceci, une baisse du pouvoir d’achat, les distributeurs comme les automobilistes vont plutôt se tourner vers les fabricants locaux. Mais je le répète, cela ne relève pas d’une envie de soutenir les entreprises locales. Nous pouvons analyser ce phénomène depuis les nouvelles réglementations portant sur l’importation qui s’est trouvée ainsi fortement handicapée et n’a pas pu répondre comme avant aux demandes du marché. Comme le marché « a soif » et qu’il n’est pas aussi facile de se procurer les pièces que l’on souhaite, la distribution se tourne vers les produits fabriqués localement. La nature a horreur du vide, et il faut se rendre à l’évidence, de ce côté-là, le monde économique est complétement dépolitisé, dénué de sentiments, et recherche des gains coûte que coûte.

« Se réinventer » s’érige en mot d’ordre aujourd’hui, et l’on assiste en Europe et ailleurs, à une volonté de se rendre moins dépendant de la Chine en réindustrialisant, soit en Europe même, soit en Afrique du nord, qu’en pensez-vous ?

Si croire aux sentiments en économie revenait à une idée du siècle dernier, repenser la géolocalisation industrielle, c’est toute la question du 21 e siècle. Il est clair que nous devons conjuguer tous nos efforts pour tenter de moins dépendre de la Chine, mais ce ne sera pas facile et cela prendra du temps, parce qu’il faut inverser un processus dont les 30 dernières années ont été les témoins. Nous ne parlons donc pas en court terme mais en long terme avec des objectifs notables dans 20 ans et plus, parce qu’il nous faut d’abord revoir les process dès l’université jusque dans la décision de localisation des sites industriels. Le coût du produit est une chose, mais la compétence, les ressources humaines, la technologie, le logistique, tout concourt à réussir un challenge de cette nature.

En dehors des contraintes que vous venez de citer, quel serait le frein le plus dur à vaincre ?

Je l’évoquais tout à l’heure, la plus grande dépendance à laquelle nous sommes confrontés, c’est celle liée aux matières premières. Toute l’industrie mondiale repose sur la maîtrise de la matière première qui est la Clé. Un petit pays – aussi développé soit-il, qui voudrait installer des sites de production en Algérie se heurtera de toutes les façons à la question des matières disponibles en Algérie. La disponibilité de celles-ci conditionne nos coûts de production et notre compétitivité face à la concurrence des chinois. C’est donc une condition sine qua non. Sinon, il nous faudrait une volonté politique nationale d’incitation à consommer localement, mais le mode économique s’accommode guère des restrictions, des contrôles et des mobilisations. En revanche, s’il est trop tard pour se passer de la Chine, il convient de repenser notre économie en se fondant sur une industrialisation plus facile à mettre en œuvre.

Quels seraient selon vous les leviers à actionner pour faciliter une industrialisation plus conséquente ?

Investir en Algérie, que ce soit des algériens ou des groupes internationaux, européens, suppose que le gouvernement assouplisse les lois en la matière. S’il a été question de revenir sur l’obligation du 49/51, cela ne porte, pour l’heure, que sur l’industrie pétrolière et gazière, mais pas pour l’industrie automobile. Par ailleurs, il nous faut accélérer massivement la digitalisation de l’économie du pays, et mettre fin à l’économie informelle. Ce sont de gros chantiers à mettre en œuvre, mais indispensables pour avancer dans le bon sens. Le monde économique ne réfléchit pas en dehors de son objectif de gagner. Il faut donc ouvrir la voie aux investisseurs européens, leur permettre d’acheter des terrains, d’ouvrir des sociétés et de travailler librement. Le gain pour l’Algérie sera en premier lieu, l’emploi, puis les banques, puis les sous-traitants, les partenaires, etc. Une chaîne gagnante.

Dans toute crise, on relève « des profiteurs de guerre », pensez-vous que celle-ci a soulevé de nouvelles ambitions aux adeptes de la contrefaçon ?

Depuis l’édification du contrôle qualité de 2009 et, a fortiori, depuis la fermeture des frontières, on relève peu de contrefaçon. Elle est toujours là, mais elle continue de décroître. En tous les cas, elle n’est pas en recrudescence du fait de la réduction du pouvoir d’achat. Il faut considérer que le niveau de vie en Algérie s’est amélioré et surtout, que le parc s’est rajeuni depuis 2012, et pousse les automobilistes vers plus de qualité et de sécurité. Pour résumer, il me semble que la contrefaçon en Algérie est marginale.

Pour terminer, si l’on met entre parenthèses la crise, comment se porte la société Khenteur ?

Comme vous le savez, nous nous appuyons sur deux piliers, le pilier industriel et le pilier négoce, et l’ensemble évolue bien parce que nous poursuivons notre politique de diversification. En industrie, je me suis rapproché du modèle japonais qui consiste à développer une approche métiers et process plutôt que produits. Il s’agit d’identifier ce que l’entreprise maîtrise comme métiers, comme process de fabrication et de partir de ceux-ci pour déterminer les secteurs d’activité que l’on peut aborder. A charge pour les sociétés commerciales d’ajouter des opportunités de vente et donc de vendre davantage. Dans la société Khenteur, nous maîtrisons les métiers de l’injection plastique, du circuit imprimé (une activité ancienne, mais que nous conservons), l’emboutissage (et estampage), la fonderie aluminium et cuivre, le décolletage, etc. A partir de cela, que peut-on produire ? Doit-on se limiter à l’automobile et à l’éclairage ? Au contraire, nous cherchons les entreprises qui ont besoin d’injection ou d’emboutissage et proposons nos offres de service. Ce procédé s’avère beaucoup moins réducteur et génère beaucoup plus d’opportunités. Rechercher à tout prix l’entrée dans la première monte, où tout le mon de se bat, certains avec de très gros moyens, ne constitue pas une voie de développement pérenne et je préfère fournir des produits destinés à des applications très différentes et qui requièrent mon savoir-faire, ma valeur ajoutée et accroissent la compétence de mes techniciens.

Propos recueillis par Hervé Daigueperce

Hervé Daigueperce
Hervé Daiguepercehttps://www.algerie-rechange.com
Rédacteur en chef d'Algérie Rechange, de Rechange Maroc, de Tunisie Rechange et de Rechange Maghreb.

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