Saâd Aribi, gérant de Aribi Import

Saâd Aribi, gérant de Aribi Import

« Pourquoi l’Algérie ne pourrait pas faire aussi bien que des européens et prétendre exporter ses produits comme les autres ? »

Vous avez effectué vos premières armes dans le textile, qu’est-ce que cela vous a apporté ?

Tout d’abord, j’ai construit ma propre expérience de manager puisque j’étais aussi bien responsable commercial, responsable des achats, des stocks et des ressources humaines, après avoir été couturier pendant quelques années. C’est mon expérience et ma connaissance du métier qui m’ont permis de monter mon propre atelier puis de le développer (tout repose sur une optimisation maximale du tissu employé dans la confection d’un vêtement, nous expliquera-t-il, ndlr). J’ai eu plus d’une dizaine d’employés à temps complet, cela exige de passer du savoir-faire au savoir transmettre, nécessaire dans tous les métiers. Par ailleurs, j’ai appris à travailler en réseau en développant des clients dans les grandes villes d’Algérie. Mon entreprise fonctionnait très bien et si j’ai arrêté cette activité, c’est uniquement parce que le dumping sur les prix par les chinois, ne nous permettait plus d’être compétitifs. Lorsque je vendais, par exemple, à 150, ils faisaient des prix à 80 ! Beaucoup de mes confrères dans le textile ont fait la même démarche que moi et se sont tournés vers la pièce de rechange automobile, dès 85. Il faut rappeler que la région était spécialisée dans le textile jusqu’à cette date et qu’elle a changé assez naturellement d’activité et de spécialité.

Comment passer du textile à la pièce automobile ?

Parce que nous avons tous été impactés par la crise du textile, nous nous sommes tournés vers un marché qui était en croissance, celui de la pièce. A l’époque la société de production nationale en Algérie avait besoin de distributeurs. J’ai, alors, travaillé jour et nuit pour livrer les pièces, il fallait rouler tout le temps pour espérer obtenir un peu de rentabilité ! A l’époque, il s’agissait des pièces pour la 504, la 404 (commerciale), puis la R12, la 505, etc. Aujourd’hui, le travail n’est plus aussi bien respecté.

Qu’entendez-vous par « le travail n’est pas respecté » ?

Cela fait 32 ans que je travaille sans m’arrêter, et en faisant gagner de l’argent à mes distributeurs et revendeurs. Et nous voyons arriver des gens sur le marché qui, au bout de 4 ou 5 ans, peuvent s’offrir des maisons à 4 ou 5 milliards de dinars. Cela pose problème parce que les pratiques utilisées pour gagner vite de l’argent cassent le marché. Une régulation s’impose. Comment comprendre que j’achète (comme beaucoup de mes confrères) un produit à 110 dinars auprès de mon fournisseur international, sur lequel je dois appliquer une marge, alors que je le trouve sur le marché à 80 ou 90 dinars, en prix de vente… Nous vivons une période trouble, où les règles ne sont pas respectées. Je ne suis pas opposé aux mesures gouvernementales, paie mes assurances, mes impôts, mais je souhaite que la situation soit plus claire, plus logique. Lorsqu’une pièce fabriquée ici coûte plus chère qu’une pièce importée, alors qu’il n’y a pas de droits de douane, si on produit ici, cela n’est pas normal. Lorsqu’une voiture comme le Tiguan se vend en Europe 42 000 euros et qu’il se négocie à 100 000 euros ici, en Algérie, sorti de l’usine de montage algérienne, ce n’est pas normal non plus. Quand les véhicules fabriqués (montés…) ici en Algérie sont vendus plus chers en Algérie que si on les fait venir, ce n’est toujours pas normal. Nous voulons donner une image de pays industriel, alors que ce ne sont pas de vraies usines : qu’est ce que nous voulons pour le pays ?

Pourtant, l’État encourage la création de co-entreprises qui pourraient dépasser le statut de sites de montage ?

Sur le papier, il n’y a pas de problème, mais nous n’avons aucune visibilité. Nous voulons bien nous lancer dans la production, mais quelles garanties pouvons-nous donner aux équipementiers, aujourd’hui, pour leur assurer que l’affaire sera pérenne, qu’on ne changera pas les règles ? De quelles garanties puis-je disposer si je crée une entreprise, que j’engage des fonds importants et que, demain, mon partenaire technologique ne peut plus importer les matières premières dont nous avons besoin ? Les containers seront bloqués, l’équipementier perdra de l’argent et moi je perdrais tout ! Pourtant, ce ne sont pas les propositions qui manquent venant de Chine…

Il n’y a pas d’issues alors à la fabrication locale ?

Il faut redonner confiance à tous les acteurs en commençant par redéfinir les besoins. Pour réussir à relancer l’industrialisation, il faut demander aux grands importateurs investisseurs ce qu’ils souhaitent entreprendre, quels sont leurs projets d’implantation de site industriel, que cela soit discuté avec les représentants de l’État et que des mesures d’incitation et de régulation soient prises une fois pour toutes. Par exemple, qu’on se mette d’accord sur une juste répartition des productions, que l’un fabrique un type de pièces, l’autre une famille de produits différente, afin que chaque acteur bénéficie d’un volume suffisant pour être compétitif et concurrencer les produits d’importation. Pour illustrer ce propos, j’évoquerais ce que j’ai vu dans une usine en Chine. Sur le même site de production, une centaine de marques étaient représentées, bénéficiaient du même outil industriel que se partageaient une vingtaine d’associés. Chacun avait ses produits à sa marque et bénéficiait en plus de l’effet volume de l’ensemble au niveau des tarifs. Pour revenir sur la fabrication locale, surtout, que les lois prises ne changent pas tous les trois mois, ce qui est catastrophique pour convaincre les fournisseurs internationaux de venir fabriquer ici. On peut s’étonner également que l’État accorde des droits d’implantation d’usines de montage de véhicules ou de pneumatiques sur des terres agricoles alors qu’il existe des terrains disponibles pour accueillir des sites industriels.

Lorsque vous avez commencé à importer des pièces, comment avez-vous choisi vos fournisseurs ?

Lorsqu’on démarre une activité, on a besoin de références solides que l’on collecte en réalisant des enquêtes auprès des grands faiseurs. Je me suis inspiré des fournisseurs des grands constructeurs d’automobiles et suis allé voir sur les stands des salons ce qu’ils proposaient, puis sur les brochures, les catalogues, les sites Internet. Si Renault ou un grand équipementier référence un fournisseur en première monte ou en sous-traitance, je sais que je peux commander auprès de ce fournisseur sans crainte. Bien sûr, après je dois voir la faisabilité, la disponibilité des pièces, mais au départ, je choisis des professionnels reconnus par les grands faiseurs. Si bien que je peux aussi bénéficier de bonnes conditions, parce que je vais, par exemple, m’approvisionner en Chine. Si ce fournisseur livre les constructeurs européens, je suis assuré de la qualité des pièces, mais je lui achète directement pour éviter de passer par des intermédiaires. C’est ce que je réalise avec Cadic, par exemple. Les références ne font pas tout, je vais visiter les usines en Chine comme en Turquie ou en Europe et m’assure des process. Il m’arrive de m’apercevoir que le producteur turc qui me propose des pièces, les fait fabriquer en Chine… La méthode consiste à acheter de la qualité auprès de celui qui la produit directement.

Comment se constitue votre offre ? Êtes-vous spécialisé dans les marques françaises, privilégiez-vous les pièces à forte rotation ? …

Nous n’avons pas de spécialiste, ici ! nous répondons à la demande des professionnels, et privilégions les gammes longues. Mais surtout les produits demandés. Nous faisons les marques que veulent les professionnels. Ainsi, alors que nous sommes plutôt spécialisés dans les pièces électriques, nous vendons aussi des pièces mécaniques, des disques de frein, des radiateurs des joints spi, la plupart des accessoires moteur… Nous ne travaillons pas la tôlerie mais nous proposons quand même les feux pour la voiture et le poids lourd !

Quelles sont les pièces que vous comptez importer pour étoffer votre offre ?

Pour l’instant, nous réfléchissons plutôt à deux projets d’implantation de produits mais nous ne pouvons pas en dire plus pour l’instant. Ce que je peux dire c’est que ce ne sont pas des pièces qui sont fabriquées, aujourd’hui, en Algérie… Dès que nous aurons les agréments, cela ira très vite et même si nous devons commencer seuls sans les partenaires technologiques, avec lesquels nous comptons travailler. Il reste le point de la garantie, celle qu’on doit leur donner, que le pays peut leur offrir…

Qu’est-ce qui vous anime dans le fait de produire en plus de commercialiser ?

Il n’est pas question pour moi de spéculer sur un terrain ou de créer un site de production pour le revendre après. J’aspire sincèrement à développer la fabrication en Algérie, à apporter une petite contribution à l’économie du pays, tout en étant plus performant en produisant localement. Je ressens le fait de fabriquer en Algérie comme un honneur, et aussi, je ressens le désir de relever un défi important. Je ne cherche pas à gagner plus d’argent mais à participer à l’industrialisation du pays, même modestement, puis à exporter. Pourquoi l’Algérie ne pourrait pas faire aussi bien que des européens et prétendre exporter ses produits comme les autres ? Si l’on compare avec la Tunisie qui fabrique et exporte, et sans moyens, l’Algérie dispose de beaucoup plus de fonds et devrait être leader. C’est une question de volonté, et aussi de fierté. Mais aussi de politique nationale. En Turquie, par exemple, il est très facile pour un investisseur de créer une société, de disposer d’un terrain et des agréments nécessaires. Mieux encore, l’État l’aide par des subventions à démarrer son activité et s’il rencontre des difficultés, l’État lui délègue des experts pour le conseiller et le soutenir dans ses débuts, à franchir ses étapes de manière à ce qu’il soit opérationnel plus vite et qu’il réussisse à devenir un acteur important. C’est bien différent, actuellement, en Algérie…

Aujourd’hui, de combien de familles de pièces disposez-vous ?

Nous disposons de plus de 50 familles de produits pour plus de 35 000 références. Nous vendons dans toute l’Algérie auprès de grossistes et de revendeurs, que nous fidélisons dans le temps.

Avez-vous envisagé d’avoir vos propres magasins ?

En tant qu’importateur, disposer de mes propres magasins, c’est concurrencer mes clients dans leur propre ville, dans leur zone d’activités. Cela n’a jamais été mon objectif. Il ne faut pas concurrencer son client là où il est, c’est une règle. L’entreprise compte, par exemple, cinq clients à Oran, c’est suffisant et je ne cherche pas à en mettre plus, ni à les concurrencer, ce serait contre-productif ! Nous avons des clients partout en Algérie, ce n’est pas la peine de les dresser les uns contre les autres. Les concurrents doivent être des amis, comme je considère mes propres concurrents. Nous n’avons pas de problèmes entre importateurs.

Pourquoi irais-je chez vous plutôt que chez un autre ?

Certains des produits que vous voyez ici, vous les trouverez peut-être ailleurs mois chers, pourtant les clients continuent de venir chez Aribi. La raison en est simple, c’est qu’ici, il est sûr de ne pas avoir de problème, d’avoir des ennuis en termes de qualité ou d’origine de produit. Nous avons une réputation de sérieux, de rigueur, d’honnêteté, une entreprise où il n’y a pas de trafic. Le client préfère payer un peu plus cher pour être sûr qu’il n’y aura pas de triche et qu’il aura le bon produit, que la qualité sera garantie et que dans la boîte, il y a bien le bon produit ! Nos radiateurs, par exemple, viennent de Chine, mais ils sont garantis ! Pour illustrer ce que je veux dire, j’ajouterais que l’on vient chez moi pour acheter des produits Aribi plutôt que du ContiTech ou du Textar, parce que mon nom assure que ce sont bien des produits ContiTech et Textar.

Vous évoquez la question de la « triche », est-ce toujours un problème ?

J’ai fait l’expérience, récemment, de l’achat d’une chaîne ContiTech chez un détaillant, qui vendait 500 dinars de moins que ce que je vendais au grossiste. Il m’a assuré de la qualité du produit et qu’il arrivait à ces prix grâce à des remises de volume etc. La chaîne n’a pas tenu 200 km, c’était un produit copié et vendu dans une boîte identique à celle du fournisseur ! C’est un fléau que les clients connaissent, c’est pourquoi, ils se fient à des gens reconnus et surtout connus pour vendre les bonnes pièces. Et pourtant, il est possible de ne pas se tromper, même lorsqu’on achète en Chine. Je suis adhérent à une grande association arabe* qui regroupe plusieurs pays arabes, association qui garantit les achats de pièces en Chine. Nous visitons les usines de fabrication des grandes marques, validons la qualité des produits etc. Lors de nos visites, nous avons eu l’opportunité de découvrir des ateliers, pas très loin de ces usines, qui font de la contrefaçon. Le problème de la contrefaçon en Algérie n’est pas celui de la Chine, puisque nous pouvons en toute connaissance de cause nous procurer des produits de première monte dans ce pays et faire la différence. C’est le problème de ceux qui veulent escroquer leurs clients, ici ou ailleurs. Pour gagner toujours plus d’argent. Ce n’est pas notre philosophie de travail. Nous sommes de nombreux professionnels algériens à vouloir rencontrer les représentants de l’État algérien afin de nous mettre autour de la table pour concevoir des projets bénéfiques pour tout le monde en fabrication comme en distribution, des projets qui respectent le consommateur et encouragent l’entrepreneuriat industriel en Algérie.

Que pensez-vous de l’association créée par Hichem Bouzidi en vue, justement, de professionnaliser la filière et de s’adresser au gouvernement en interlocuteur désireux de promouvoir et sécuriser les métiers de la pièce automobile ?

C’est une excellente initiative pour l’instant à Oran. On avait déjà organisé quelque chose de similaire avec 70 personnes mais cela n’avait pas fonctionné. En revanche, je suis convaincu que l’on peut faire quelque chose dans chacune des 48 Willayas afin de créer une sorte de confédération qui réunirait tous les professionnels. Cela est possible, je pense que le Wally de M’Sila pour qui j’éprouve beaucoup de respect serait partant pour valider cette initiative au niveau de notre Willaya. Ne serait-ce que parce qu’Aribi Import participe de manière importante aux projets sociaux, au Ramadan, aux aides de toute nature facilitant la vie des habitants de M’Sila.

Qu’avez-vous présenté à Equip Auto ?

Nous avons mis en avant nos nouveaux produits en provenance de Chine et bien sûr Klaxcar. Mais, nous voulions surtout être présents pour recevoir nos clients, rencontrer les professionnels, échanger avec de futurs prospects etc. Ce qui m’importe, c’est présenter la société Aribi, et ses 15 salariés.

Vous avez trois enfants qui travaillent avec vous, est-ce que c’est un cadeau que vous leur avez fait ou une contrainte de les avoir impliqués dans le commerce de la pièce ?

Je les ai embauchés tous les trois mais ils ont toujours eu la liberté, et l’ont encore de décider de leur avenir, de choisir ce qu’ils ont envie de faire. Cela s’est apparenté plutôt à une expérience qu’ils ont effectuée ici avant de voler de leurs propres ailes mais ils se sont sentis bien ici et exercent des fonctions différentes selon leurs goûts : l’un préfère la vente, l’autre l’administration (banque, douane, etc.) et le troisième la gestion des commandes.

Vous croyez donc à l’avenir du métier ?

Je crois que ce que nous sommes en train de créer, fournira à chacun d’entre eux une activité pleine et entière, dans la commercialisation des pièces, la logistique et la fabrication. Trois activités, trois enfants et l’avenir sera pérenne !

   Propos recueillis par Hervé Daigueperce

*membre de la CGEA et président régional, Confédération Générale des Entreprises Algériennes

*membre de la World Arab Economic Lobby

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